Apprendre à voir au-delà des apparences - Entretien avec Alain Mucchielli

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Plante familière de nos cuisines, emblème des vainqueurs et attribut d’Apollon, le laurier recèle bien des secrets. Dans Le Laurier, publié aux Éditions de la Tarente dans la collection Ces symboles qui nous nourrissent, Alain Mucchielli explore les multiples facettes de cette plante, de la botanique à la mythologie, de l’alchimie à la psychologie des profondeurs. Au-delà du symbole, il nous invite à interroger notre rapport à la nature et à redécouvrir la magie de la vie dans sa simplicité.

Éditions de la Tarente :

Votre parcours est marqué par votre engagement maçonnique et votre intérêt pour les traditions symboliques. Comment la franc-maçonnerie a-t-elle nourri votre démarche d’auteur et votre manière de regarder le monde ?

Alain Mucchielli :

En fait, je ne pense pas que la franc-maçonnerie ait véritablement changé ma manière de regarder le monde. Ce regard, je l'avais construit bien avant ma rencontre avec elle, il y a plus de 45 ans, à travers mon parcours personnel, ma formation et mes expériences. 
Mais effectivement elle a permis de mettre des mots de plus en plus précis sur cette vision, de la nourrir donc, par la richesse de ses symboles et de ses mythes. 
Mais surtout, elle a joué un rôle de révélateur. En m'invitant à exprimer et à confronter mes réflexions, elle a progressivement fait émerger un besoin dont je n'avais pas pleinement conscience : celui de mettre de l’ordre dans mes notes et d'écrire pour partager avec d'autres ma propre manière de regarder le monde, autrement dit de transmettre, au sens étymologique du mot « tradition ».

Éditions de la Tarente :

Votre livre s’ouvre sur une réflexion inspirée de Spinoza, qui nous invite à dépasser une vision de la nature centrée sur l’être humain et ses propres intérêts. Pourquoi cette remise en question vous paraît-elle essentielle ? Le symbolisme peut-il nous aider à renouveler notre regard sur le vivant ?

Alain Mucchielli :

L'homme n'est pas le centre de la Nature. Il en fait partie et demeure soumis aux mêmes lois naturelles que tout ce qui la constitue, qu'il s'agisse du monde minéral, végétal ou animal. C'est précisément ce que nous invite à comprendre Spinoza, notamment lorsqu'il refuse de considérer l'homme comme « un empire dans un empire ». L'anthropocentrisme nous conduit à interpréter la Nature en fonction de nos seuls intérêts. Nous la jugeons utile ou nuisible, généreuse ou hostile, comme si elle avait été organisée à notre intention. Comme le bon ou le mauvais laurier…. Or la Nature n'a pas à répondre à nos attentes.
Ainsi, le symbolisme nourrit notre regard sur la Nature en nous invitant à abandonner l'idée que tout doit être considéré du seul point de vue humain. Il nous rappelle que nous appartenons à un monde infiniment plus vaste que nous, dont nous cherchons encore humblement à comprendre les lois et les transformations.

Éditions de la Tarente :

Associé à la gloire et à la victoire, le laurier possède aussi des dimensions alchimiques, mythologiques et psychologiques. Comment ces différentes traditions se répondent-elles ? Existe-t-il un fil conducteur qui éclaire la richesse de ce symbole ?

Alain Mucchielli :

Je pense que le laurier appartient à ces invariants culturels, à ces grandes images symboliques qui traversent les époques et les cultures, en se chargeant de significations nouvelles.
Associé à la gloire et à la victoire, mais aussi, à travers le mythe de Daphné, à la métamorphose, le laurier possède une dimension symbolique qui dépasse largement la simple botanique. L'alchimie, quant à elle, peut lui donner d'autres significations, liées notamment aux transmutations de la matière (l’or y est).
La psychologie constitue, de son côté, une discipline qui ne peut proposer qu’une interprétation des symboles. La psychologie des profondeurs, jungienne, nous permet en effet d'aller plus loin en considérant le laurier comme une représentation possible de l'archétype de la transformation. La métamorphose de Daphné peut alors être interprétée comme une image des mécanismes de défense psychiques : pour se soustraire à ce qui la menace, elle se transforme, mais cette transformation la fige dans un état dont elle ne peut plus sortir.
C'est précisément cette capacité du symbole à susciter des lectures nouvelles, sans jamais épuiser son sens, qui constitue, peut-être, le fil conducteur qui éclaire la richesse de ce symbole.

Éditions de la Tarente :

Le mythe d’Apollon et Daphné occupe une place importante dans votre réflexion. En se transformant en laurier pour échapper à Apollon, Daphné incarne à la fois la résistance et la métamorphose. Comment l’alchimie et la psychologie jungienne éclairent-elles ce récit ? Et que peut-il encore nous dire de nos relations humaines ?

Alain Mucchielli :

Il faut distinguer alchimie et psychologie : même si les alchimistes maniaient sans le savoir une symbolique archétypale, il ne faut pas projeter directement nos analyses sur l’alchimie. Une interprétation n’est pas une explication.
Une fois cette exigence rappelée, l’alchimie permet de proposer une lecture de cette métamorphose, à travers l'opposition entre le volatil et le fixe. Daphné, qui fuit Apollon, représente alors ce principe insaisissable qui, par sa transformation, devient définitivement fixé. On retrouve ici l'une des préoccupations essentielles des alchimistes : transformer une matière instable en une matière durable.
Mais le rapprochement avec la psychologie est particulièrement intéressant, car ce qui constitue une réussite dans le langage alchimique, la fixation, peut apparaître comme un enfermement dans le langage psychologique. Daphné échappe à Apollon, mais elle perd en même temps sa liberté de mouvement : Apollon représente le désir qui cherche à s'imposer à autrui, Daphné représente la résistance à ce désir mais, en même temps, elle en appelle à son père Pénée qui représente alors une protection paternelle dont l'effet est paradoxal : il sauve sa fille en la figeant.
Il y a dans ce récit un paradoxe profondément humain : ce qui nous protège peut aussi nous emprisonner. Certaines de nos attitudes défensives, nécessaires à un moment de notre existence, peuvent finir par nous enfermer dans des comportements dont il devient difficile de sortir.
Et le mythe va plus loin encore : Apollon, qui n'a pu posséder Daphné, fait du laurier son propre emblème. Même transformée, elle ne lui échappe donc pas complètement. Voilà qui nous invite à réfléchir sur la frontière parfois ténue entre aimer, protéger et posséder.

Éditions de la Tarente :

Votre livre s’adresse aussi à votre petite-fille Laura. Qu’avez-vous souhaité lui transmettre à travers cet ouvrage ? Est-ce une manière de partager une certaine façon d’habiter le monde, d’être attentif au vivant et de préserver le goût de l’émerveillement ?

Alain Mucchielli :

Oui !
J'ai voulu partager avec Laura une certaine manière de regarder le monde, de rester attentif à la Nature et à ce qu'elle nous offre, sans jamais perdre cette capacité d'émerveillement qui appartient si naturellement à l'enfance et que nous avons parfois tendance à oublier en grandissant.
Plus qu'un savoir, c'est une curiosité que j'aimerais lui transmettre, celle qui pousse à observer, à s'interroger et à découvrir derrière les choses les plus familières des richesses insoupçonnées. Après tout, c'est peut-être cela, aussi, que signifie être nourri par les symboles.

Éditions de la Tarente :

Vous ponctuez ce voyage symbolique de recettes à base de laurier, renouant ainsi avec la cuisine et les plaisirs du quotidien. Ce retour au concret prolonge-t-il, à vos yeux, la réflexion philosophique et initiatique du livre ? Après cette exploration, regardez-vous encore le laurier de la même manière ?

Alain Mucchielli :

C'est d'abord un clin d'œil à Alphonse Allais qui, dans son Captain Cap, avait eu la bonne idée de proposer à ses lecteurs quelques recettes de cocktails. J'ai trouvé amusant de suivre son exemple en introduisant quelques recettes à base de laurier au milieu de considérations parfois assez philosophiques.
Mais ce retour à la cuisine n'est pas non plus étranger à ma démarche. Après tout, sans la matière, il n'y a point d'esprit ! Et les alchimistes, qui travaillaient sur la matière pour en découvrir les propriétés et les transformations, l'avaient bien compris.
Quant à savoir si je regarde encore le laurier de la même manière, je dirais que je le regarde désormais avec une certaine complicité. Derrière ces quelques feuilles que l'on ajoute distraitement à un plat se cachent des siècles de mythes, de symboles et de réflexions humaines. Ce qui ne m'empêche nullement de continuer à les mettre dans mon bouquet garni en distinguant bien le « bon » du « mauvais » ! Je vous ai ramené au début, n’est-ce pas ?

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