Ce que la nature nous révèle – Entretien avec Magali Aimé
Et si la grenade et la vigne recelaient bien plus que ce que l'on imagine ? Directrice de la collection "Ces symboles qui nous nourrissent" aux Éditions de la Tarente, Magali Aimé nous entraîne dans un voyage au cœur des mythes, des traditions et des mystères de ces deux végétaux. Deux ouvrages illustrés par Catherine Guidini pour découvrir ce que la nature nous murmure depuis des siècles.
Éditions de la Tarente : Vous êtes à la fois l'auteure de La Grenade et de La Vigne et la directrice de la collection Ces symboles qui nous nourrissent. Comment est née cette collection et quelle est sa ligne éditoriale ? Comment travaillez-vous avec les autres auteurs et autrices, des premiers échanges autour d'un sujet jusqu'à la réalisation d'un ouvrage ?
Magali Aimé : La collection est née d’une façon tout à fait inattendue. Une question à Catherine Guidini pour qu’elle accepte d’illustrer le livre sur la Grenade. Et là une idée jaillit : pourquoi ne pas créer une collection ? Pierre Rodeville fondateur des Éditions de la Tarente, relève ce défi : créer une collection originale, quelque peu audacieuse. Une collection ouverte à tous, avec une ligne éditoriale qui tient en peu de mots : chaque sujet (le sel, la grenade, le laurier, l'olivier, puis l'agneau, l'arbre, la vigne…) part d'une expérience personnelle, d'un ressenti particulier et intime. Dans chaque livre l’auteur ou l’autrice pose son propre regard et revient vers son vécu : une odeur, une saveur, un souvenir pour remonter vers les symboles que les traditions y ont attachés. Chacun retrouve dans ses souvenirs « sa petite madeleine ».
Quelques tâtonnements au début. Il fallait avant tout faire confiance au projet, ce qui ne fut pas le plus difficile car les Éditions de La Tarente n’ont plus rien à prouver quant à la qualité de leur catalogue. Quelques erreurs « de casting » de ma part. Cette collection essentiellement symbolique doit parler de l’éthique, de la méthode, des valeurs maçonniques sans le faire de façon didactique. C’est là que je me suis aperçue que les auteurs devaient avoir des années d’apprentissage pour parler « maçonnerie » avec légèreté, sérieux, et aussi de façon narrative et personnelle. Ce qui fait la différence avec ce qui existe habituellement.
Certains auteurs ont quitté notre « bateau » pour diverses raisons : trop de travail, pas le temps, n’y arriverai pas, écrire ? trop difficile ! De nouveaux sont arrivés grâce à la qualité des premiers édités. Je réunis en visio tous les auteurs deux fois par mois et quelquefois certains en tête à tête s’ils le demandent. Des rencontres vivantes où chacun s’exprime sur ses difficultés ou sur le choix d’un sujet, ou encore sur son obédience, son expérience avec le symbole. Quelques fois il faut convaincre notre éditeur sur le choix d’un sujet. Je relis et porte une attention particulière sur la façon dont la franc-maçonnerie apparaît, sans que le mot ne soit trop utilisé. Notre éditeur vous dira que je ne fais pas assez attention aux notes de bas de page et aux coquilles ! Mon rôle est d'accompagner chacun pour que sa voix reste la sienne, tout en gardant l’unité et la cohérence de la collection. Je me sens un peu responsable de la réussite des auteurs et de l’image des Éditions de La Tarente.
Éditions de la Tarente : Les ouvrages de la collection sont illustrés par Catherine Guidini. Comment s'établit le dialogue entre vos textes et ses illustrations ? Quelle place accordez-vous à l'image dans la compréhension des symboles ?
Magali Aimé : Tout fut très simple avec Catherine qui a pourtant une profession très prenante et chronophage. Elle a dit oui tout de suite. Elle aime dessiner et elle a un véritable talent. Ses dessins ne sont pas là pour décorer le texte : ils viennent le ponctuer, comme des respirations, et ouvrent un second regard sur le symbole. Elle donne un rythme particulier avec ses 7 dessins par livre qui sont aussi comme un refrain, une clé pour ouvrir une nouvelle porte. Elle consacre beaucoup de temps avant de décider du dessin qui va lui convenir. Elle doit lire tout le manuscrit, se l’approprier, y réfléchir, dessiner, effacer, revenir, choisir. Catherine est une perfectionniste d’où l’attention qu’elle porte à cette collection qui est la sienne, la nôtre.
J’envoie les textes à Catherine, une fois relus, corrigés par l’auteur. Après, elle se les approprie pour pouvoir dessiner. Une fois les dessins réalisés elle me les envoie, nous les soumettons à l'auteur pour validation, puis Pierre Rodeville les reçoit.
Dans une collection consacrée aux symboles, l'image a toute sa place : un symbole se comprend avec l'esprit, certes, mais c’est l’œil avant tout qui le reçoit ! Le dessin laisse au lecteur la liberté de projeter sa propre interprétation, ce qui rejoint exactement l'idée que le symbole n'existe qu'à travers celui qui le regarde. Catherine a aussi illustré « Les 33 degrés à la lumière des fables de La Fontaine » aux Éditions de la Tarente : 33 fables, 33 dessins.
Éditions de la Tarente : Qu'est-ce qui vous a personnellement attirée vers la grenade, puis vers la vigne ? Sous sa peau épaisse, la grenade abrite une multitude de graines, tandis que la vigne évoque les cycles de la nature, la patience et la transformation. Comment les caractéristiques de ces deux végétaux ont-elles nourri leurs significations symboliques au fil des siècles ?
Magali Aimé : Rien ne vient par hasard. Je suis née dans une famille où la nature était reine. Mon père adorait les arbres, les vignes et les pierres. Il n’avait pas le regard d’un symboliste mais à force d’observer la nature on finit par y trouver des analogies, des concordances avec la vie quotidienne. C’est de cette observation concrète que va naître le côté métaphorique, puis le goût de la symbolique. Si on y ajoute quelques lectures de Carl G. Jung, tout est dit !
La grenade, mon père pensait qu’elle allait finir de mûrir et de rougir sous ses yeux. Une fois cueillie la grenade ne mûrit plus ! Il ne le savait pas. Tout peut s'interpréter symboliquement en regardant une grenade : sous sa peau épaisse, presque dure, se côtoient une multitude de graines serrées les unes contre les autres et gorgées d'un jus rouge.
On y voit naturellement la fécondité, l'abondance, mais aussi l'unité dans la pluralité et le secret bien gardé. On pense à Perséphone, que quelques grains de grenade lient aux enfers, mais aussi à la place du fruit dans les traditions bibliques et méditerranéennes. Superbes dessins de Perséphone dans « La Grenade ».
La vigne, mon grand-père en avait quelques pieds et j’allais très souvent avec lui pour le regarder tailler, j’avais même droit à un petit sécateur. La vigne vit au rythme des saisons : le repos de l'hiver, la taille, le bourgeonnement, les vendanges, puis la fermentation qui change le raisin en vin. Elle enseigne la patience et la transformation. Elle traverse les mythes (Dionysos, Noé) et les textes spirituels, où elle devient image du lien entre le divin et les hommes. Dans les deux cas, ce sont les propriétés du végétal qui ont nourri, siècle après siècle, la symbolique.
Éditions de la Tarente : La grenade et la vigne traversent les mythes, les croyances, les rites et les traditions spirituelles. Leurs symboles évoquent notamment la fécondité, l'abondance, la vie et la transmission. Quels liens peut-on établir entre ces deux univers symboliques ? Et comment expliquer, à un lecteur qui ne connaît pas la tradition maçonnique, la place que ces végétaux peuvent y occuper ?
Magali Aimé : Ces deux univers se rejoignent d'abord par ce qu'ils racontent : la vie qui se renouvelle, l'abondance, la transmission. Ils partagent aussi la couleur rouge, celle du jus, du vin, du sang, et le passage du multiple à l'un : les grains qui forment un seul fruit, les grappes qui donnent un seul vin.
Pour un lecteur qui ne connaît pas la tradition maçonnique, on peut dire simplement que la franc-maçonnerie est une tradition qui emploie des symboles pour inviter à un travail sur soi et sur le groupe. La grenade est liée à l'image du Temple de Salomon : dans le récit biblique, les chapiteaux des deux colonnes du Temple étaient ornés de grenades. Ses nombreux grains réunis sous une même écorce y évoquent les sœurs et frères unis dans une même loge, et l'écorce protège ce qu'elle contient. Une évocation de la discrétion. La vigne renvoie, elle, au travail patient et à la transformation, ainsi qu'au partage du vin.
Éditions de la Tarente : Ces symboles appartiennent à des traditions anciennes, mais continuent-ils à nous parler aujourd'hui ? Peuvent-ils nous aider à porter un regard différent sur la nature, sur nous-mêmes ou sur notre place dans le monde ?
Magali Aimé : Oui, je crois qu'ils nous parlent et devraient nous parler plus que jamais. Nous vivons dans l’immédiateté, détaché du rythme de la nature, de la terre et des saisons. Ces symboles nous ramènent à des rythmes lents : celui de la vigne, qui demande des années de soins, celui du fruit qu'il faut ouvrir pour en découvrir les graines. Et pourquoi ne pas nous donner envie de prendre le temps de lire ou relire « l’éloge de la lenteur » de Carl Honoré ?
Tout est symbole, alors acceptons de regarder la nature autrement, comme quelque chose qui nous parle encore et qui n’est pas un simple décor. Les symboles nous renvoient aussi à nous-mêmes : la patience, la transformation, la multiplicité que chacun porte en lui sous sa propre écorce, ses ombres et ses lumières. Et ils rappellent notre place : nous faisons partie d'une chaîne de transmission, avec ceux qui nous ont précédés et ceux qui viendront après nous. À l’heure des fast food et du street fooding cette collection invite à regarder de plus près et différemment ce que nous mettons dans nos assiettes et ce que nous imposons à notre corps. …cette collection nous invite à regarder autrement : si tout est symbole, ceux qui nous nourrissent au quotidien méritent un regard et un respect particuliers.
Éditions de la Tarente : Pour conclure, qu'aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de La Grenade et de La Vigne ? Souhaitez-vous avant tout leur transmettre des connaissances sur les traditions anciennes, éveiller leur curiosité pour le symbolisme ou les inviter à découvrir, dans leur environnement quotidien, des significations auxquelles ils n'auraient pas pensé ?
Magali Aimé : Le lecteur va d’abord rencontrer les illustrations, là, le ton est donné. Il va aller plus loin avec la lecture. Texte et dessins vont se conjuguer, se croiser et permettre au lecteur d’y trouver ce qui va lui évoquer plus de sensations, plus de souvenirs… Plus que des connaissances, oui, mais j'aimerais qu'ils retiennent un regard. Bien sûr, ces livres transmettent un savoir sur des traditions anciennes, mais leur véritable ambition est d'éveiller la curiosité, la conscience. J’aimerais qu'après les avoir lus, on ne croque plus un grain de grenade, on ne traverse plus un vignoble tout à fait comme avant. Les dessins, comme une pause musicale, ouvrent une autre porte au lecteur.
J’aimerais que le lecteur regarde la grenade comme une image du monde qui renferme des centaines d’éléments différents et pourtant interdépendants. Ils ne peuvent se passer les uns des autres.
J’aimerais aussi que le lecteur regarde un champ de vignes comme une nourriture universelle qui peut toucher à la spiritualité.
Fidèle à la ligne de la collection, je souhaiterais que chaque lecteur se sente libre de décoder ces symboles à sa manière, en y mêlant son propre vécu. C'est là que le symbole devient vivant : dans l'œil de celui qui le regarde.
C’est Alain qui a écrit dans système des beaux-arts en 1920 : « le symbole est au sentiment ce que l’allégorie est à la pensée. »