Aux sources d’une tradition maçonnique - Entretien avec Louis Arnolphe
« D’où venez-vous ? D’une loge de Saint-Jean » Cette formule familière aux francs-maçons recouvre une histoire complexe, façonnée au fil des siècles par différentes traditions. Dans son ouvrage, Louis Arnolphe mène une enquête historique et documentaire pour en retrouver les origines et éclairer les évolutions d’une référence essentielle de la tradition maçonnique. Entretien avec l’auteur.
Les Éditions de la Tarente : La formule « D’où venez-vous ? D’une loge de Saint-Jean » est connue de tous les francs-maçons, mais ses origines restent souvent méconnues. Qu’est-ce qui vous a conduit à lui consacrer une enquête historique ?
Louis Arnolphe : En 2023, j’avais travaillé sur les origines du terme franc-maçon. En effet, il nous semble aujourd’hui évident que freemason en anglais se traduise par franc-maçon en français, alors qu’en fait, la traduction la plus adéquate aurait dû être maçon libre. En partant de ce terme qui s’est imposé dans notre langue contre-nature si je puis dire, j’ai ainsi rédigé un premier article de recherche sur son étymologie qui fut finalement publié dans la revue anglaise AQC en novembre 2024. Les résultats ont été si surprenants et inattendus que je me suis dit qu’il serait pertinent de s’intéresser à d’autres questions de vocabulaire maçonnique d’apparence très simple. C’est ainsi que, peu après cette première publication, je me suis penché sur les origines de la question/réponse, elle aussi d’apparence bien connue, « D’où venez-vous ? D’une Loge de Saint Jean ». Voilà l’origine de mon ouvrage paru chez la Tarente en septembre 2026.
Les Éditions de la Tarente : Votre enquête s’appuie sur des sources très diverses, des Old Charges aux premiers catéchismes maçonniques, en passant par les divulgations du XVIIIᵉ siècle et les archives. Quelle a été la découverte la plus importante de ce travail documentaire ?
Louis Arnolphe : Tout d’abord, une fois que j’avais identifié ce nouvel objet de recherche, j’ai commencé par dresser un panorama des sources disponibles pour mener mon travail. Et là, je me suis retrouvé submergé d’informations ! En effet, on ne peut que constater l’omniprésence de la figure de St Jean dans la franc-maçonnerie mondiale, à la fois dans l’espace, en Écosse, Angleterre, France, États-Unis et le temps, depuis l’époque médiévale, au XVIIIe siècle et jusqu’à nos jours. J’ai donc passé beaucoup de temps à tout lire et à tout comparer. Mais ma plus grande surprise a été de découvrir le manuscrit anglais Taylor, dont les parallèles avec les coutumes des tailleurs de pierre allemands du Moyen Âge (Steinmetzen) sont stupéfiants. Ces coïncidences n’avaient jamais été soulignées : en effet, on sait très peu de choses sur ces maçons allemands ; mais j’ai réussi à montrer l’importance de telles fêtes johanniques jusqu’en Allemagne médiévale. Est-ce à dire qu’ils sont les ancêtres des francs-maçons anglais ? Rien ne permet de l’affirmer, ni de le rejeter entièrement non plus pour l’instant.
Les Éditions de la Tarente : Pourquoi les loges se réclament-elles de saint Jean ? De quel saint Jean s’agit-il, et comment cette référence s’est-elle progressivement imposée dans la tradition maçonnique ?
Louis Arnolphe : En réalité, il ne s’agit pas « de » saint Jean, mais bel et bien « des » saints Jean. En effet, dans l’histoire maçonnique mondiale, on n’a pas un, ni deux, mais bien trois figures révérées par les Maçons : saint Jean le Baptiste dans la Bible, saint Jean l’Évangéliste dans la Bible également mais aussi saint Jean l’Aumônier en Terre Sainte. Dans notre pays, c’est la référence à l’Aumônier qui a eu le plus de succès, puisqu’elle permettait de s’adosser à l’idée des Croisades initiée avec le Discours du chevalier Ramsay du 26 décembre 1736. Mais, dans un second sens, plus chrétien, c’est le Prologue de saint Jean l’Evangéliste qui s’est également imposé dans nos loges, en particulier au Rite Écossais Ancien et Accepté. Mais pas seulement. Je démontre en effet, dans la dernière partie du livre à quel point son ésotérisme a marqué la franc-maçonnerie française : en particulier à travers l’évocation de la lumière, un symbole particulièrement fort pour notre Ordre.
Les Éditions de la Tarente : Vous étudiez les traditions anglaises, françaises, américaines et écossaises, ainsi que les influences des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, des Templiers et des hauts grades. Comment ces différents courants ont-ils contribué à façonner la référence à la loge de Saint-Jean ?
Louis Arnolphe : Les échanges entre traditions maçonniques ont été très nombreux et très précoces. Il faut rappeler que, dès le milieu du XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie est comparée à « une maladie contagieuse » car elle s’étend à une rapidité surprenante dans le monde entier. C’est pourquoi on trouve par exemple la référence à saint Jean l’Aumônier en 1811 chez un auteur français, Étienne-François Bazot, puis chez l’auteur américain David Bernard dès 1829. Tous ces différents courants se sont donc souvent agrégés les uns aux autres pour enrichir le culte des saints Jean dans nos loges : chaque pays y a trouvé des motifs d’ordre spirituels ou culturels adaptés à sa propre tradition. C’était bien une mondialisation des idées et des pratiques avant l’heure !
Les Éditions de la Tarente : Vous retracez l’évolution de la formule « D’une loge de Saint-Jean » depuis les textes médiévaux jusqu’aux rites contemporains. Comment distinguer, dans cette histoire, les faits documentés des interprétations et des spéculations qui se sont progressivement attachées à cette tradition ?
Louis Arnolphe : En fait, il faut distinguer l’histoire maçonnique de l’étude symbolique. La première tente de dire ce qui s’est passé en se fondant au maximum sur des sources primaires : elle est régulièrement renouvelée, mais elle est toujours étayée par des sources objectives ; tandis que l’analyse symbolique cherche une voie subjective vers la compréhension de l’universel. Elle est plus personnelle. Autrement dit, il y a autant de voies vers saint Jean que de cherchants symboliques, puisque l’ésotérisme est inépuisable. Mais c’est une pensée analogique ou métaphorique ; tandis que la recherche historique essaye d’être logique et démonstrative. Cela laisse moins de place à l’interprétation personnelle. C’est pourquoi l’histoire que j’ai rédigée des loges de saint Jean s’appuie au maximum sur des rituels, des manuscrits Old Charges, des registres de loges afin de montrer le processus d’agrégation des multiples sens johanniques : c’est moins ambitieux, mais plus précis. Toutefois cela ne remplacera jamais entièrement l’analyse symbolique, et les deux types d’études sont complémentaires : c’est pourquoi j’achève mon livre historique sur une étude ésotérique de saint Jean.
Les Éditions de la Tarente : Pour conclure, en quoi la connaissance des origines d’une formule rituelle aussi familière peut-elle renouveler le regard des francs-maçons sur leur tradition et sur leur propre démarche initiatique ?
Louis Arnolphe : Je pense que cet ouvrage est tout à fait essentiel pour nos Frères et nos Sœurs qui cherchent à éclairer le sens profond de leur pratique en loge, et ce quel que soit leur rite et leur obédience. En tant que patron de notre Ordre, saint Jean est partout et il accueille très souvent les visiteurs et visiteuses de nos loges. Et pourtant, comment comprendre le sens de cette question/réponse « D’où venez-vous ? De la Loge de saint Jean » ? Cet ouvrage permet désormais d’illuminer tout à la fois les origines historiques, la portée profonde et le sens symbolique de ces formules. En une centaine de pages, à travers un tour du monde des sources disponibles, vous ferez le tour de la question : cela peut vous aider à mieux comprendre nos pratiques en tenues, à rédiger une planche pour une fête de la saint Jean, ou encore d’approfondir vos réflexions personnelles sur notre ésotérisme commun. Car comme le dit le chercheur maçonnique Philippe Langlet, que je cite en conclusion de mon livre : « Nous restons tous et toutes des citoyen(ne)s d’un même univers symbolique et d’une même fraternité, quand bien même nous emprunterions des voies distinctes et parlerions des langages différents ». C’est pourquoi la figure des saint Jean peut aussi nous aider à créer des liens par-delà nos loges, rites et obédiences : et n’est-ce pas là finalement l’objet le plus précieux de la franc-maçonnerie que de réunir ce qui est épars sous l’étendard de saint Jean ?