L'Autre Voie, le chemin de l'Esprit et du Gai Savoir - Entretien avec Éric Coulon
Avec L'Autre voie, le chemin de l'Esprit et du Gai savoir, Éric Coulon poursuit une réflexion sur la connaissance et la dimension spirituelle de l'existence. Après avoir consacré plusieurs travaux à la pensée de Raymond Abellio, il explore ici une question essentielle : que signifie véritablement connaître, lorsque le savoir ne se limite plus à la compréhension intellectuelle, mais engage une transformation de notre rapport à nous-mêmes et au monde ?
À une époque marquée, selon lui, par une profonde crise spirituelle, l’auteur nous invite à retrouver la liberté de l’Esprit et à renouer avec une connaissance vécue. Mais quelle est cette autre voie, et que peut-elle changer à notre manière d’exister ?
Les Éditions de la Tarente :
Vous définissez L’Autre Voie comme une « éthique d’essence spirituelle ». À quelle impasse de notre époque cette voie entend-elle répondre ? Pourquoi est-il aujourd’hui nécessaire de replacer l’Esprit au cœur de notre existence ?
Éric Coulon :
Depuis deux siècles, la conscience des occidentaux est placée sous l'emprise d'une conception générale du monde possédant trois aspects convergents : un anthropocentrisme, une sécularisation et un positivisme. L'écueil principal intrinsèquement lié à cette orientation dominante, que l'on peut qualifier de matérialiste, est de ramener toutes les perspectives humaines aux seules dimensions immanentes de l'utile et de l'efficace. Les grandes questions fondatrices universelles relatives au sens d'être de l'humanité sont alors évacuées au profit d'une gestion technoscientifique, économique, juridique et administrative des problèmes. Ce réductionnisme qui naturalise l'être humain, instrumentalise ses facultés et le livre au règne exclusif du pratique, avec ses enjeux de performance et de maîtrise, est source d'aveuglement, au triple sens de perte de discernement, d'illusion et d'égarement. Il faut en finir avec cette impasse étouffante. Mais attention, je considère, à la suite d'Abellio, qu'il n'y a pas de négativité pure dans le monde, uniquement des épreuves. Notre époque est paradoxale, et même apocalyptique. Si elle impose les conditions d'un obscurcissement généralisé, elle offre en même temps, en les dévoilant, les possibilités conséquentes d'une délivrance et d'un renouveau sans précédent. Seul notre établissement sous l'autorité d'une source originelle, supérieure et absolue de vérité, de bonté et de justice peut nous offrir la garantie d'un réel épanouissement individuel et collectif. Seul ce qui dépasse l'être humain peut permettre un dépassement salutaire et fécond du trop humain. Cette source, je l'ai nommé Esprit.
Les Éditions de la Tarente :
L’Esprit est au cœur de votre ouvrage. Que désignez-vous précisément par cette notion, et comment retrouver sa présence dans notre vie quotidienne ?
Éric Coulon :
L'Esprit que j'évoque et que j'invoque est une puissance d'intelligibilité précédent et transcendant toute réalité humaine mais avec laquelle nous pouvons tout de même établir un rapport afin de recevoir, au fil d'un travail de méditation et d'étude, les clés d'une pensée opérative et les dispositions d'un agir harmonieux. Le désastre signifie, dans la perspective qui est la mienne, le détournement de l'astre, et non sa disparition. L'Esprit retentit partout comme un appel (klêsis) en direction de l'être humain mais les conditions actuelles nous empêchent de l'entendre. En même temps, l'abîme qui s'ouvre sous nos pieds fait que notre temps est paradoxalement propice (vocation des temps) à la résonance et à la réception de cet appel. Se rendre disponible quotidiennement à ce qu'il nous adresse implique alors, dans un premier temps, de stopper, de neutraliser ou au moins de réduire toutes les formes, toutes les logiques provoquant divertissement, fascination et détournement. Il s'agit donc d'abord de se détacher et de retrouver une qualité d'inaction, de silence, d'immobilité, de solitude, de disponibilité, d'ouverture, d'humilité, de recueillement au travers de laquelle seule peut se manifester l'appel, puis, à partir de là, en parallèle, de mobiliser en permanence, tous les jours, sans relâche, tel un sacerdoce personnel de chaque jour, nos ressources essentielles (sens, sensibilité, imaginaire, raison, esprit) dans un œuvrement, aussi bien individuel que collectif (ekklesia), inspiré par la présence, le souffle et la parole de l'Esprit. Ainsi placés sous l'influence de l'Esprit et sous le point de vue de l'éternité et de la totalité, toutes nos facultés sont exhaussées, c'est à dire spiritualisées.
Les Éditions de la Tarente :
Votre titre fait écho au Gai Savoir de Nietzsche. Comment vous situez-vous par rapport à sa pensée ? Et comment un livre peut-il nous initier à un savoir qui, selon vous, ne s’enseigne pas, mais se découvre ?
Éric Coulon :
Le Gai Savoir n'est pas un savoir mais un certain rapport au savoir. Si Nietzsche a parfaitement senti ce que cette formule, héritée du passé, contient de charge révolutionnaire, suggérant en effet que le vrai savoir doit notamment plonger ses racines dans les composantes énergétiques et affectives de la vie et finalement s'incarner en elle, s'il a voulu signifier par là que le savoir est avant tout une manière d'être et de vivre, il a néanmoins coupé ce savoir, ainsi que je le précise dans mon livre, de son ancrage supérieur, c'est à dire métaphysique et théologique. Quant au contenu d’un livre, sans être suffisant ni pouvoir se substituer à l'expérience personnelle d'appropriation, il peut tout de même œuvrer, chez quelqu'un de prêt et de disponible, comme un révélateur et un déclencheur, et donc initier une démarche personnelle conséquente. Il faut pour cela méditer profondément en le lisant.
Les Éditions de la Tarente :
Vous insistez sur la liberté, la subversion et le sens du mystère. Comment cette démarche intérieure peut-elle nous affranchir de nos conditionnements sans nous couper du monde ? Quelles conséquences peut-elle avoir sur notre relation aux autres et sur notre manière de vivre ensemble ?
Éric Coulon :
Se détacher des rôles, des idéologies et de toute forme aliénante n'équivaut nullement à refuser ou à fuir le monde. Au contraire, ce geste radical, libérateur de notre conscience et de notre véritable nature, en nous replaçant à la racine du monde, nous permet de retrouver et d'accueillir pleinement le monde réel, celui de la vie des hommes, cette vie qui se déploie entre terre et ciel, cette vie qui nous est commune. Elle nous sera d'autant plus commune, favorisant tout à la fois une reconnaissance d'autrui comme mon prochain, une communion consciente avec lui et la constitution d'une communauté (ekklesia) universelle de destin, que nous nous mettrons à l'écoute de l'Esprit ainsi que sous l'influence de son souffle, et ce pour la raison simple et irréductible qu'il est la source universelle de lumière, de vie et d'amour.
Les Éditions de la Tarente :
Votre précédent ouvrage, Départ et retour du fils, le messianisme de Raymond Abellio, était consacré à la pensée de Raymond Abellio. Avec L’Autre Voie, vous abordez plus directement l’Esprit et le Gai Savoir. Peut-on voir dans ces deux livres les expressions d’une même recherche sur la connaissance et la réalisation spirituelles ?
Éric Coulon :
Ce sont deux livres ayant en commun le fait de considérer notre époque comme spirituellement cruciale. Ce que j'ai cherché à montrer dans l'un comme dans l'autre, c'est que derrière les crises de plus en plus intenses qui se succèdent et qui signent, sous la forme d'un âge noir, confus et spectral, la fin d'un cycle, il y a à l’œuvre un long et lent processus insigne conduisant à l'émergence de l'homme intérieur. Ils attestent en effet tous les deux que les temps présents constituent le creuset au sein duquel s'accomplit une épreuve dramatique terminale : celle de la parturition et de l'avènement transcendantaux d'un nouveau mode de connaissance inséparable, d'une part, de l'édification d'un individu majeur, et, d'autre part, de l'instauration d'un nouveau rapport, intériorisé et lucide, au divin. Ils insistent tous les deux sur la metanoïa comme voie et issue obligées rendant naïve et caduque l'obstination positiviste et volontariste moderne.
Les Éditions de la Tarente :
Comment faire vivre aujourd’hui l’héritage spirituel du passé sans se contenter de le reproduire ? Et que souhaiteriez-vous que le lecteur découvre ou transforme en lui-même en refermant L’Autre Voie ?
Éric Coulon :
La Tradition ne vit que si elle est sans cesse revivifiée. Dans l'appel persistant que l'Esprit nous adresse résonne aussi l'impératif, pour chaque nouvelle période, d'entendre la nécessité d'établir un nouveau rapport au contenu de son message. Chaque époque, chaque génération doit donc prendre en charge cette œuvre de régénération permanente, ce qui signifie qu'il existe toujours dans le présent et l'actuel, même les plus ténébreux, quelque puissance ou perspective inédite offrant la possibilité de se rapporter originalement à la tradition spirituelle. Notre temps ne fait pas exception. Je pense que la vocation spirituelle de notre époque terminale réside dans la fondation d'une connaissance opérative mêlant, au sein d'une pratique méditative quotidienne, voie rationnelle et voie mystique, intériorisation subjective et universalisation intersubjective, immanence et transcendance. Je précise, dans le prolongement de la pensée de Raymond Abellio, que cette connaissance doit naître de la conjonction des apports de la phénoménologie transcendantale comme de l'ontologie fondamentale, des acquis des mystiques juive, chrétienne et musulmane, de la reprise des valeurs et principes de la métaphysique traditionnelle, de la prise en compte du caractère eschatologique et apocalyptique de nos temps présents, des recherches sur les nouvelles logiques non binaires.
Ce que je peux espérer, c'est que la lecture de mon livre éveille le souci et le goût pour une approche personnelle exigeante, totale (au sens d'une œuvre d'art totale), non partisane et spirituellement fondée du savoir. Si ces dispositions sont déjà actives chez le lecteur (qui serait alors déjà un convaincu), peut-être suscitera-t-il le désir de les partager avec autrui au cours de rencontres ou dans le cadre de projets suscitant l’épanouissement de la fraternité, de la joie et de la connaissance. En ces temps très troublés où nombre de forces ténébreuses menacent de tous côtés l'intégrité humaine et où les résistances adoptées alimentent plus souvent ces forces qu'elles ne les neutralisent, un autre objectif de mon livre est de provoquer un sursaut par la prise de conscience du fait que la seule voie radicale salutaire et révolutionnaire consiste à renouer avec l'Esprit et la connaissance qui en dépend. C’est aussi la raison d’être de l’Université Libre de la Connaissance que j’ai créée, où l’accent est mis sur le rapport au divin.