Habiter le symbole, cheminer vers l'essentiel - Entretien avec Olivier Chebrou de Lespinats

Table of contents

Avec L’Olivier et L’Agneau, publiés aux Éditions de la Tarente dans la collection Ces symboles qui nous nourrissent, Olivier Chebrou de Lespinats invite à dépasser l’interprétation des symboles pour en éprouver la portée intérieure. De l’arbre méditerranéen à l’agneau des traditions spirituelles, il dessine deux chemins initiatiques où la poésie, la nature et le sacré se rejoignent.

Les Éditions de la Tarente :

Vos deux ouvrages appartiennent à la collection Ces symboles qui nous nourrissent. Que signifie cette idée de nourriture symbolique ? Comment un symbole peut-il devenir une expérience intérieure plutôt qu’un simple objet de connaissance ?


Olivier Chebrou de Lespinats :

Je crois profondément qu'un symbole ne prend toute sa valeur que lorsqu'il cesse d'être simplement regardé pour commencer à être vécu. Nous pouvons connaître l'histoire d'un symbole, en rechercher les origines, en comparer les interprétations et en comprendre les différentes significations sans pour autant avoir été véritablement transformés par lui. La connaissance est indispensable, mais elle ne constitue, à mes yeux, que la première étape d'un cheminement beaucoup plus intérieur.
Lorsque nous parlons de nourriture symbolique, nous évoquons précisément cette capacité du symbole à nourrir autre chose que notre intelligence. Comme le pain nourrit le corps, le symbole peut nourrir notre conscience, notre sensibilité et notre vie spirituelle. Il nous accompagne, nous interroge, parfois nous dérange, parce qu'il révèle en nous des dimensions que nous n'avions pas encore pleinement reconnues.
L'olivier et l'agneau sont, à cet égard, deux exemples particulièrement riches. Nous pouvons les étudier comme des figures historiques, religieuses ou culturelles, mais nous pouvons également nous demander ce qu'ils viennent éveiller dans notre propre existence. Que signifie être enraciné tout en aspirant à la lumière ? Que signifie demeurer doux dans un monde où la force paraît souvent devoir s'imposer ? Que signifie donner sans s'appauvrir ou traverser l'épreuve sans renoncer à l'essentiel ?
Le symbole devient une expérience intérieure lorsqu'il nous conduit à poser ces questions non plus seulement à propos du monde, mais à propos de nous-mêmes.
C'est précisément le sens que je donne à cette collection : un symbole nous nourrit lorsqu'il nous aide à devenir davantage ce que nous sommes appelés à être.

Les Éditions de la Tarente :

Dans L’Olivier, vous proposez moins un essai de symbolique qu’une longue méditation poétique, au rythme de la nature méditerranéenne. Pourquoi avoir choisi cette forme du dialogue entre l’homme et l’arbre ? Que peut nous enseigner l’olivier que nous ne trouverions pas dans une étude traditionnelle de ses significations ?

Olivier Chebrou de Lespinats :

J'aurais pu écrire un ouvrage consacré à l'histoire de l'olivier, à sa présence dans les grandes civilisations méditerranéennes, à ses représentations bibliques ou à ses multiples significations spirituelles. Ces approches sont légitimes et nécessaires, mais elles ne correspondaient pas entièrement à ce que je souhaitais transmettre.
Je voulais aller au-delà de l'explication pour retrouver quelque chose de plus simple et, peut-être, de plus essentiel : la rencontre entre l'homme et l'arbre.
L'olivier possède cette particularité de nous parler sans prononcer un seul mot. Son tronc noueux porte les traces du temps, ses racines témoignent de son attachement à la terre, ses branches s'élèvent vers la lumière et ses fruits nous rappellent que toute véritable fécondité demande de la patience. Il traverse les saisons, résiste aux sécheresses, supporte les blessures et continue pourtant de donner.
Il m'est apparu que cet arbre pouvait devenir une sorte de compagnon de méditation, un témoin silencieux devant lequel l'homme apprend à regarder autrement sa propre existence.
Le dialogue poétique permet précisément de donner une voix à ce silence. Il ne s'agit évidemment pas de faire parler l'arbre comme un personnage ordinaire, mais de permettre au lecteur d'entendre ce que sa présence peut éveiller en lui. L'olivier ne nous délivre pas une leçon ; il nous invite à une prise de conscience.
L'étude traditionnelle nous apprend ce que l'olivier a signifié pour les hommes au cours des siècles. La méditation nous invite à découvrir ce qu'il peut signifier pour chacun de nous aujourd'hui.
Et cette différence me paraît fondamentale. Car nous vivons dans une société où nous cherchons souvent à comprendre rapidement, à expliquer immédiatement et à posséder intellectuellement ce que nous rencontrons. L'olivier nous enseigne exactement l'inverse : prendre le temps, accepter le silence, reconnaître la profondeur de ce qui grandit lentement.
Il nous rappelle que l'essentiel ne se conquiert pas toujours ; il se cultive.

Les Éditions de la Tarente :

Vous écrivez que l’homme et l’arbre, le ciel et la terre, le visible et l’invisible ne sont pas des mondes séparés. Comment l’olivier vous permet-il d’explorer cette unité du vivant ? Et quelle place l’huile, qui relie l’arbre à l’homme puis l’homme à Dieu, occupe-t-elle dans cette démarche ?

Olivier Chebrou de Lespinats :

L'une des grandes difficultés de l'homme contemporain réside, me semble-t-il, dans sa tendance à séparer ce qui, dans l'expérience profonde de l'existence, demeure intimement lié. Nous opposons volontiers la matière et l'esprit, la nature et la culture, le visible et l'invisible, comme si ces réalités appartenaient à des mondes étrangers les uns aux autres.
L'olivier nous invite à dépasser ces séparations. Il plonge ses racines dans l'obscurité de la terre tout en déployant ses branches vers la lumière du ciel. Il reçoit l'eau, la chaleur et les éléments nécessaires à sa croissance, puis transforme silencieusement ce qu'il a reçu en fruits capables de nourrir l'homme. Il manifeste ainsi une continuité entre ce qui est donné, ce qui est transformé et ce qui est transmis.
L'huile occupe, dans cette perspective, une place particulièrement importante. Elle est le fruit d'une transformation. L'olive doit être recueillie, puis pressée, pour libérer cette substance précieuse qui servira à nourrir, à soigner, à éclairer ou à consacrer.
Il existe là une analogie profonde avec le cheminement intérieur de l'être humain. Nous recevons de la vie des expériences, des joies, des blessures et des épreuves. Mais ce n'est pas leur simple accumulation qui nous transforme ; c'est le travail intérieur par lequel nous parvenons à leur donner un sens.
L'huile devient alors le signe de cette transformation, mais aussi celui d'un passage. Dans de nombreuses traditions, elle accompagne la bénédiction, l'onction et la consécration. Elle relie symboliquement le monde naturel à la dimension spirituelle de l'existence.
Lorsque j'évoque ce mouvement qui conduit de l'arbre à l'homme, puis de l'homme à Dieu, je ne cherche pas à imposer une lecture dogmatique. J'y vois plutôt l'expression d'une aspiration humaine fondamentale : reconnaître, à travers les réalités visibles, la possibilité d'une profondeur qui les dépasse.
L'olivier nous enseigne ainsi que la spiritualité ne consiste pas nécessairement à quitter le monde, mais à apprendre à en percevoir la dimension intérieure.

Les Éditions de la Tarente :

Dans L’Agneau, le lecteur chemine en trois temps : « le temps des pas », « le temps du seuil » et « le temps de la transmission ». Pourquoi avoir choisi cette progression initiatique ? Comment le symbole de l’agneau, associé à la douceur et au sacrifice, peut-il devenir une voie de transformation intérieure ?

Olivier Chebrou de Lespinats :

J'ai souhaité construire L'Agneau autour de trois mouvements parce qu'ils correspondent, selon moi, à trois moments essentiels de toute démarche initiatique : marcher, franchir et transmettre.
Le premier, « le temps des pas », est celui de la découverte. L'homme avance avec ses interrogations, ses certitudes, ses fragilités et ses espérances. Il ne sait pas encore exactement ce qu'il recherche, mais il pressent que l'existence ne peut se réduire à ce qu'il en perçoit immédiatement. C'est le temps de l'apprentissage, de l'observation et de cette lente maturation qui prépare toute véritable transformation.
Le deuxième, « le temps du seuil », marque un changement plus profond. Il ne suffit plus de comprendre ; il faut accepter de se remettre en question. Le seuil représente ce moment où l'homme découvre qu'il ne peut poursuivre son chemin sans abandonner certaines illusions, sans reconnaître ses propres limites et sans consentir à une forme de dépouillement intérieur.
Enfin vient « le temps de la transmission ». Celui qui a reçu, cherché et traversé certaines épreuves comprend progressivement que ce qu'il a découvert ne lui appartient pas exclusivement. La connaissance, lorsqu'elle devient sagesse, appelle naturellement le partage.
L'agneau accompagne cette progression parce qu'il constitue un symbole beaucoup plus complexe que ne le laisse supposer sa douceur apparente.
Il évoque naturellement l'innocence, la vulnérabilité et, dans la tradition chrétienne, le sacrifice. Mais je crois qu'il nous invite surtout à reconsidérer notre conception de la force.
Nous associons trop souvent la puissance à la domination, le courage à la confrontation et la victoire à l'écrasement de l'adversaire. L'agneau nous propose une autre lecture : celle d'une force qui ne renonce pas à la douceur, d'un courage qui accepte la vulnérabilité et d'une fidélité qui demeure malgré l'épreuve.
Le sacrifice, dans cette perspective, ne doit pas être compris comme une glorification de la souffrance ou de la soumission. Il représente plutôt la capacité de renoncer volontairement à ce qui nous enferme dans notre seul intérêt, afin de faire place à quelque chose de plus grand que nous.
La véritable transformation commence peut-être lorsque nous découvrons que la douceur n'est pas le contraire de la force, mais l'une de ses expressions les plus exigeantes.

Les Éditions de la Tarente :

Vos deux livres accordent une place importante à la chevalerie intérieure. Dans L’Olivier, elle se manifeste par le courage, la loyauté et la fidélité ; dans L’Agneau, le chemin passe notamment par l’épreuve et le renversement de la faiblesse en force. Comment comprenez-vous cette chevalerie intérieure, et quelle actualité peut-elle avoir dans notre monde ?

Olivier Chebrou de Lespinats :

La chevalerie intérieure occupe une place importante dans ma réflexion parce qu'elle me paraît exprimer, avec une force particulière, ce passage de la connaissance à l'engagement personnel.
La chevalerie historique possédait ses règles, ses institutions, ses rites et ses idéaux. Mais au-delà de ses formes anciennes, elle nous a transmis une interrogation qui demeure profondément actuelle : que signifie mettre sa force au service de ce qui est juste ?
La chevalerie intérieure commence lorsque nous comprenons que notre premier adversaire n'est pas nécessairement celui qui se trouve devant nous, mais bien souvent celui que nous portons en nous-mêmes. Nos peurs, notre orgueil, nos préjugés, notre désir de domination ou notre difficulté à reconnaître nos erreurs constituent autant d'obstacles à notre propre accomplissement.
Être chevalier, dans cette perspective, ne consiste pas à revendiquer un titre, à porter un vêtement ou à reproduire les gestes d'un passé idéalisé. Il s'agit de développer une discipline personnelle fondée sur le courage, la loyauté, la fidélité, la justice et le respect de la dignité humaine.
L'olivier nous enseigne la constance et la fidélité à nos racines. L'agneau nous rappelle que la force véritable ne peut être séparée de la compassion et de la maîtrise de soi. Ces deux figures se rejoignent dans une même exigence : apprendre à demeurer fidèle à ses principes sans devenir prisonnier de ses certitudes.
Je crois que cette chevalerie possède aujourd'hui une actualité considérable. Nous vivons dans un monde où la rapidité des jugements, la violence des oppositions et la tentation de réduire l'autre à ses différences fragilisent souvent les conditions mêmes du dialogue.
La chevalerie intérieure nous invite au contraire à résister à la facilité de la violence, à défendre sans humilier, à agir sans chercher systématiquement à dominer et à reconnaître que la justice ne peut être durablement séparée de l'humanité.
Elle nous rappelle surtout qu'il n'existe pas de véritable noblesse dans les apparences ou dans les titres, mais seulement dans la qualité de nos actes.
Le chevalier intérieur n'est pas celui qui prétend avoir vaincu ses faiblesses ; c'est celui qui accepte chaque jour de les affronter pour devenir meilleur qu'il ne l'était la veille.

Les Éditions de la Tarente :

Vos ouvrages font dialoguer la nature, les traditions spirituelles, les récits, les images et la poésie. Quel rôle la poésie joue-t-elle dans cette transmission ? Est-elle, pour vous, une manière de rendre perceptible ce que le discours conceptuel ne suffit pas à exprimer ?

Olivier Chebrou de Lespinats :

La poésie occupe une place essentielle dans ma démarche d'écriture parce qu'elle permet d'approcher des réalités que le langage purement explicatif ne parvient pas toujours à restituer.
Le discours conceptuel cherche à définir, à distinguer, à démontrer. Il possède une rigueur indispensable, particulièrement lorsqu'il s'agit d'étudier les traditions, les textes ou l'histoire des symboles. Mais il rencontre nécessairement certaines limites dès lors que nous abordons l'expérience intérieure, la contemplation, le sentiment du sacré ou ces instants où l'homme éprouve une présence qu'il ne sait pas entièrement nommer.
La poésie ne prétend pas supprimer ces limites. Elle nous apprend plutôt à les habiter.
Elle procède par images, par correspondances, par rythmes et parfois par silences. Elle laisse au lecteur un espace de liberté dans lequel il peut reconnaître quelque chose de sa propre expérience.
Lorsque j'évoque un olivier qui résiste au vent, je peux naturellement expliquer les raisons de sa longévité et les significations traditionnelles de sa présence. Mais lorsque je décris cet arbre comme un être qui traverse les siècles sans renoncer à donner ses fruits, j'invite le lecteur à s'interroger sur sa propre manière de traverser le temps.
Il en va de même pour l'agneau. Une étude symbolique peut expliquer ses différentes représentations religieuses et culturelles. La poésie peut, quant à elle, nous faire ressentir la tension entre sa fragilité apparente et la force spirituelle qu'il incarne.
J'aime cette idée que la poésie ne transmet pas seulement des significations, mais qu'elle peut ouvrir des chemins de résonance intérieure.
Elle n'impose pas une conclusion. Elle suggère, accompagne et parfois révèle.
C'est également la raison pour laquelle je souhaite que mes livres demeurent accessibles. La profondeur d'une pensée ne se mesure pas à la difficulté de son vocabulaire. Il est possible d'aborder des questions spirituelles exigeantes avec des mots simples, à condition de ne jamais confondre simplicité et simplification.
Au fond, la poésie me paraît être une forme de transmission particulièrement respectueuse de la liberté du lecteur. Elle ne lui demande pas de croire ce que j'écris, mais de découvrir ce que mes mots peuvent éveiller en lui.


Les Éditions de la Tarente :

De l’olivier enraciné dans la terre à l’agneau qui devient « la voie de l’être », vos deux livres semblent inviter à un retour vers un centre intérieur. Que souhaiteriez-vous que le lecteur découvre en parcourant ces chemins symboliques, et qu’il puisse ensuite faire vivre dans son existence quotidienne ?

Olivier Chebrou de Lespinats :

Si je devais exprimer un seul souhait, ce serait que le lecteur referme ces deux livres avec le sentiment qu'il n'a pas simplement découvert quelque chose sur l'olivier ou sur l'agneau, mais qu'il a peut-être découvert quelque chose de lui-même.
Nous passons une grande partie de notre existence à chercher à l'extérieur ce qui pourrait donner un sens à notre vie. Nous accumulons les connaissances, les expériences, les responsabilités et parfois les distinctions, sans toujours prendre le temps de nous demander vers quoi nous avançons réellement.
Or, les traditions initiatiques nous rappellent, chacune à leur manière, que le véritable chemin ne se mesure pas uniquement à la distance parcourue, mais à la transformation de celui qui marche.
L'olivier nous enseigne à nous enraciner, à accepter le temps, à demeurer fidèles à ce qui nous constitue et à continuer de porter des fruits malgré les épreuves. L'agneau nous invite à découvrir une autre manière d'être forts, à reconnaître notre vulnérabilité et à comprendre que la douceur, lorsqu'elle est librement choisie, peut devenir une véritable puissance intérieure.
Ces deux chemins conduisent vers ce que j'appelle volontiers le centre de l'être, l’Agartha.
Ce centre n'est pas un lieu mystérieux réservé à quelques initiés. Il désigne cette région intérieure où nous cherchons à mettre en accord ce que nous pensons, ce que nous croyons, ce que nous disons et ce que nous faisons. Il représente une forme d'unité personnelle, toujours à construire, jamais définitivement acquise.
Je souhaiterais surtout que le lecteur comprenne que cette recherche n'a de valeur que si elle trouve une traduction dans l'existence quotidienne.
Il ne suffit pas de méditer sur la paix pour devenir pacifique, de réfléchir à la justice pour devenir juste ou d'admirer la fidélité pour être fidèle. Ces vertus prennent leur véritable dimension dans nos relations avec les autres, dans notre manière de traverser les difficultés, dans les décisions que nous prenons et dans l'attention que nous accordons à ceux qui nous entourent.
C'est là, me semble-t-il, que se situe le véritable accomplissement de toute démarche symbolique et initiatique : non dans la possession d'un savoir réservé, mais dans la capacité de rendre ce savoir vivant, utile et transmissible.
Je ne souhaite donc pas que mes lecteurs adoptent nécessairement mes interprétations. Je préfère qu'ils découvrent, à travers elles, la liberté de construire leur propre réflexion.
Car le symbole n'est pas une réponse définitive. Il est une invitation permanente à chercher.
Et si, après avoir parcouru ces deux ouvrages, un lecteur regarde différemment un arbre, accueille avec davantage de bienveillance la fragilité d'un autre être humain ou prend simplement quelques instants pour s'interroger sur le sens de ses actes, alors j'aurai le sentiment que ces livres auront atteint leur véritable destination.
Car l'essentiel n'est peut-être pas de savoir combien de symboles nous avons compris, mais de découvrir combien d'entre eux nous ont aidés à mieux vivre.

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